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Après le Brexit, Londres et Bruxelles dans un nouveau rapport de force

Fort d’une majorité large au Parlement, le premier ministre Boris Johnson fait face à une Union européenne confiante dans la puissance de son marché unique.

Finalement, Big Ben ne sonnera pas les douze coups de minuit. N’en déplaise au premier ministre britannique Boris Johnson qui voulait ainsi célébrer le Brexit, dans un pays qui « reprend le contrôle » de ses lois et de ses frontières. En consolation, une horloge lumineuse projetée sur la façade du 10 Downing Street lancera un compte à rebours, façon Nouvel An. Et, dès le lendemain, dix millions de pièces de 50 pence frappées pour marquer l’événement pourront circuler.

Pendant ce temps-là, à Bruxelles, les drapeaux britanniques seront enlevés des institutions européennes, sobrement, sans cérémonie protocolaire. « Il y a de la jubilation dans le récit autobiographique de Boris Johnson, une sorte de déclaration d’indépendance aux accents de Winston Churchill, son maître à penser. Il veut rester dans l’histoire comme celui qui a mené le Royaume-Uni vers le grand large », souligne Olivier de France, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).
Boris Johnson s’est montré déterminé à tout mettre dans la balance des négociations qui s’annoncent sur le futur partenariat entre Londres et Bruxelles. Fort d’une large majorité au Parlement depuis les élections législatives anticipées du 12 décembre dernier, le conservateur s’est permis de refuser en bloc tous les amendements des libéraux-démocrates ou des travaillistes, au moment du vote de l’accord de retrait, y compris la préservation d’un programme aussi consensuel qu’Erasmus.
Futur accord commercial calqué sur celui avec le Canada
« Il a voulu indiquer clairement que c’en est fini du “Parlement zombie” qui empêchait l’ex-première ministre Theresa May de faire avancer le Brexit », explique Agnès Alexandre-Collier, professeure de civilisation britannique à l’université Bourgogne-Franche-Comté, en délégation à la Maison française d’Oxford. « Dans le camp des Tories, il ne subsiste plus aucun des “remainers” : soit ils sont partis, soit ils ne se sont pas présentés, soit ils ont perdu leur siège. Les députés conservateurs sont tous à la botte de leur leader, qui montre à l’UE sa position de force. »

Le premier ministre britannique a clairement annoncé qu’il voulait nouer avec l’UE un futur accord commercial calqué sur celui qui existe avec le Canada, avec une quasi-suppression des barrières d’importations, mais sans alignement avec les règles communautaires. Son conseiller spécial Dominic Cummings recrute d’ailleurs dans l’ancienne équipe de négociation entre Bruxelles et Ottawa.
La force de gravité de l’UE
Cependant, le bras de fer qui s’annonce ne sera sans doute pas à son avantage, prévient Christian Lequesne, professeur à Sciences-Po. « Avec environ la moitié de leur commerce extérieur réalisé dans l’UE, les Britanniques sont plus dépendants du marché unique que l’inverse, ils seront obligés de mettre de l’eau dans leur vin », résume-t-il. À cela s’ajoute le poids d’un marché de 450 millions de consommateurs. « Par la simple force de gravité, l’UE a une capacité plus grande à imposer ses normes », affirme Olivier de France.

L’UE rappelle avec une régularité métronomique sa position. La relation avec le Royaume-Uni sera nécessairement moins bonne que lorsqu’il était un État-membre et « le niveau d’accès » au marché unique européen sera « proportionnel » au degré d’alignement du Royaume-Uni sur les règles européennes, « en particulier les règles en matière d’aides d’État », a encore déclaré le négociateur en chef de l’UE Michel Barnier, lundi 27 janvier, lors d’un déplacement en République d’Irlande.
Le Français présentera aux gouvernements européens un projet de mandat de négociation dès le 3 février, pour approbation le 25 février. « Nous verrons s’il y a des différences d’approche dans le traitement du Royaume-Uni, analyse Christian Lequesne. Cela pourrait être préjudiciable si des tensions apparaissent entre les grands pays. On peut compter sur la diplomatie britannique pour jouer la carte de la division. »

Accord par paquet ou accord global
Les pourparlers ne commenceront qu’au 1er mars, et devront impérativement être bouclés au 31 décembre, Boris Johnson ayant inscrit dans la loi l’interdiction de prolonger la période de transition. En attendant, une bataille fait rage sur la méthode de négociation à adopter, dans un délai que de nombreux observateurs qualifient de « mission impossible ».

« Faut-il un accord par paquets, plus découpé par tranches, ou un accord global où tous les sujets sont liés ? Rien n’est encore bien clair pour l’instant », constate Olivier de France. À défaut d’un accord de libre-échange complet dans les temps, Londres commence à envisager un « fudge », c’est-à-dire une « échappatoire ». Il s’agirait de se mettre d’accord avec l’UE sur une liste de priorités à atteindre d’ici à la fin de l’année. Cela permettrait de ne pas perdre la face lorsque le couperet du 31 décembre tombera. Des accords particuliers viendraient ensuite compléter le tout. « Peut-être que cela permettrait de coucher sur papier un certain nombre d’objectifs », espère Agnès Alexandre-Collier.
« Boris Johnson entretient le flou »
De fait, l’UE attend les clarifications de Londres sur son positionnement économique. « Boris Johnson entretient le flou. Il promet un Royaume-Uni dérégulé, défiscalisé, et il soutient en même temps une relance par la consommation et une politique d’investissement, mais ce sont deux modèles contradictoires », poursuit la chercheuse.
Dans son manifeste politique, le premier ministre britannique s’est engagé à redresser le système de santé, ou à restaurer le chemin de fer dans le nord du pays pour plaire à l’électorat travailliste. « La voix des milieux économiques n’a pour le moment pas été prise en compte, ce qui est une grande première. Elle va obligatoirement jouer à un moment », promet Olivier de France.

par Jean-Baptiste François

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